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En 2026, la France et l’Inde célèbreront leur « Année Franco-Indienne de l’Innovation », un rendez-vous conçu par l’Élysée et le gouvernement indien pour promouvoir les relations scientifiques, techniques et commerciales des deux pays, deux ans après la signature de la feuille de route de coopération bilatérale entre Emmanuel Macron et Narendra Modi. « C’est l’occasion de mettre en avant les savoir-faire des entreprises françaises innovantes et les opportunités que celles-ci peuvent trouver sur le marché indien », explique Kamala Govindarajan, conseillère export Santé pour Business France en Inde.
Le secteur de la santé, qu’elle suit plus particulièrement, fait partie des quatre thématiques-phares du dispositif, un choix qui ne l’étonne pas : « Il y a un contexte favorable et un marché qui se structure et se premiumise : pour les Medtechs et les industries de santé françaises, le momentum est clairement établi ».

Une patientèle qui se chiffre en centaines de millions
Car au-delà des chiffres de macroéconomie indienne déjà bien connus – une population de 1,4 milliards d’habitants, une classe moyenne de 430 millions de personnes, une classe aisée de 55 à 60 millions d’individus, un taux de croissance global de 6 à 7 % – le secteur de la santé démontre une appétence pour la qualité qui pourrait bien faire la différence : « Les patients indiens sont de plus en plus sensibles à leur santé et, dans ce domaine, l’élasticité au prix est bien moins forte que dans d’autres domaines. Cet intérêt premium provient d’une culture médicale universitaire qui favorise le recours à des matériels qualitatifs dans les hôpitaux du pays, mais aussi d’un élargissement grandissant de la couverture des dépenses de santé », analyse Kamala Govindarajan.
Lancé en 2018, le programme gouvernemental Ayushman Bharat (PM-JAY) propose en effet une assurance publique nationale qui couvre plus de 500 millions de personnes (les populations les plus défavorisées mais aussi les plus de 70 ans) et offre jusqu’à 500 000 roupies par famille et par an pour les hospitalisations secondaires et tertiaires (soit environ 4500-5000 euros). « Cette enveloppe peut être dépensée dans les hôpitaux publics comme dans les hôpitaux privés, pourvu que ceux-ci aient été agréés sur le programme », complète Kamala Govindarajan. Un dispositif ambitieux qui témoigne de la place de la santé publique dans le programme du gouvernement (10 milliards d’euros sont consacrés à ce sujet dans le budget 2025, soit +9,8 % par rapport au budget précédent) et qui vient compléter les assurances privées et les assurances professionnelles.
Un boost pour les assureurs ?
« Le coût de la santé reste porté en majorité par les patients mais le marché assurantiel progresse, notamment sur le segment des assurances médicales privées qui croissent de 6 % par an », signale Kamala Govindarajan.
50 % de la population indienne aurait déjà souscrit à une assurance, un chiffre probablement appelé à se renforcer dans les Etats indiens qui proposent des couvertures publiques plus modestes. « À l’image d’AXA qui s’est établi dans le pays, l’assurance est un domaine sur lequel nous attirons l’attention des opérateurs français : plusieurs acteurs étrangers comme l’anglais Bupa, l’américain Cigna ou l’allemand ERGO ont ainsi pris des positions dans le pays ».
Les dispositifs médicaux en pole position
Mais l’assurance est loin d’être isolée car la diversité de l’offre française ne manque pas d’arguments sur le territoire indien. Principal fer de lance de la délégation, le segment Medtech est aujourd’hui le plus scruté : 80 % des dispositifs médicaux utilisés en Inde sont en effet importés, et la France s’y impose comme un acteur européen de premier plan. Imagerie, prothèses orthopédiques, tests diagnostiques, produits dentaires… les dispositifs de spécialité sont largement plébiscités dans un marché local qui produit peu d’équipements de pointe malgré la présence de nombreux fabricants domestiques.
En 2024, la startup F2D Medical, conceptrice d’un dispositif médical non-invasif de monitoring de la température centrale, a ainsi signé un distributeur sur le marché indien lors des French Healthcare Days 2024 organisés par Business France. Présent à cet événement, le spécialiste du logiciel d’analyses médicales et de collecte de sang Inlog a poursuivi sa prospection indienne avec son partenaire local Cellcare Solutions.
Une accélération qui vient confirmer l’appétence du marché pour les dispositifs médicaux spécialisés : des acteurs comme Ahlstrom (emballages stériles), Echosens (diagnostic hépatique), Thuasne ou Evolutis Urgo fournissent déjà les hôpitaux des groupes Apollo, Aster ou HCG. D’autres sont présents sur les soins critiques : Vygon, Peters Surgical… « Les dispositifs français bénéficient d’une réputation d’excellence au sein des hôpitaux, notamment privés, explique Kamala Govindarajan. Dans un contexte d’accroissement du nombre d’établissements, cette position doit être défendue et même renforcée ».
Une fièvre hospitalière privée
Car dans un pays où l’offre de soins est détenue en majorité par des acteurs privés (63 %), l’accélération des ouvertures de lits par les grandes chaînes de cliniques draine la filière entière (infrastructures, dispositifs médicaux, technologies e-santé). Parmi les groupes à surveiller : Apollo Hospitals (siège à Chennai), Manipal Hospitals (siège à Bangalore), Fortis Healthcare (siège à Gurgaon, près de Delhi), Max Healthcare (nord de l’Inde)… « D’ici 2034, l’Inde devra ajouter environ 3,5 millions de lits d’hôpital, tout en améliorant la qualité des infrastructures hospitalières », souligne Kamala Govindarajan.
L’offre de soins en Inde continue ainsi de se renforcer afin de répondre aux besoins d’une population en croissance, tout en accueillant un nombre important de patients étrangers attirés par des soins de qualité à des coûts compétitifs. Le pays reçoit désormais jusqu’à un million de touristes médicaux par an, confirmant l’essor de ce secteur stratégique.
Parallèlement, la prise en charge des grandes pathologies chroniques se consolide. En oncologie, l’Inde recense environ 1,5 million de nouveaux cas de cancer par an, selon les estimations pour 2025. Le diabète demeure un enjeu majeur de santé publique, avec près de 100 millions d’adultes déjà touchés. En neurologie, environ 8,8 millions d’Indiens de plus de 60 ans vivent actuellement avec une forme de démence, dont la maladie d’Alzheimer constitue l’une des principales causes.
L’essor de l’e-santé ?
« Dans tous ces services spécialisés, les besoins en e-santé commencent à se formaliser : suivi à distance, harmonisation des données, transmission automatisée… L’Inde est encore dans la découverte de ces solutions mais le marché va décoller très vite une fois que les premiers usages auront vu le jour », confie Kamala Govindarajan. Un mouvement amplifié par le contexte national : déjà active sur la création d’un identifiant numérique national pour chacun de ses ressortissants (Aadhaar), l’Inde décline en effet sa stratégie numérique sur plusieurs secteurs de la vie publique, dont celui de la santé.
Lancé en 2021, en plein post-COVID, le programme Ayushman Bharat Digital Mission s’est attelé à attribuer un compte de santé numérique à chaque citoyen, rassemblant toutes ses données de santé en un seul dossier. Un socle Data qui pourrait, demain, voir prospérer les solutions d’IA médicale… Le leader Apollo Hospitals entend ainsi investir 3,5% de son budget dans des solutions IA (détection, aide au diagnostic, aide à la décision).
Big Pharma
Les projections de croissance illustrent l’accélération des différents segments du marché de la santé en Inde. Estimé à 91 milliards d’euros en 2023, le marché hospitalier est engagé dans une trajectoire d’expansion rapide et devrait pratiquement doubler d’ici 2030, pour atteindre 179 milliards d’euros en 2032. Le secteur de l’e-santé confirme également sa dynamique, avec des taux de croissance attendus d’environ 27 % sur la période 2025-2030.
« Ces mouvements d’accélération bénéficient autant aux industries nationales qu’aux opérateurs étrangers. Dans le secteur pharmaceutique, par exemple, la structuration d’une filière indienne de premier plan dans les génériques et les vaccins a favorisé l’implantation de nombreux fournisseurs d’ingrédients – excipients et API », souligne Kamala Govindarajan. Présent en Inde depuis 2007, le groupe Gattefossé a ainsi franchi une étape importante avec l’ouverture d’un centre d’excellence à Bombay en 2024, destiné à renforcer ses activités de R&D et de fabrication d’ingrédients cosmétiques et fonctionnels.
Cette dynamique autour des génériques ne doit pas occulter la progression des médicaments innovants et spécialisés, domaine dans lequel les grands laboratoires internationaux restent particulièrement actifs. Les acteurs français y renforcent d’ailleurs leur présence, comme l’illustre le partenariat conclu en juillet 2024 entre Sanofi et Emcure Pharmaceuticals pour la distribution et la promotion de traitements contre le diabète.
Le networking pour abaisser les barrières
Les conditions semblent donc réunies pour déployer en Inde une filière santé française performante, animée par les grands groupes mais aussi des pépites innovantes et des réseaux économiques particulièrement actifs dans le pays (Chambre de Commerce et d’Industrie, Conseillers du Commerce Extérieur, Business France). « Ces relais sont indispensables pour créer le relationnel et bénéficier d’une recommandation, mais surtout pour fluidifier les process administratifs et managériaux qui peuvent à première vue sembler lourds », témoigne Kamala Govindarajan.
Droits de douane importants (20 % sur les dispositifs médicaux), délai d’enregistrement de 9 à 12 mois, frais d’enregistrement auprès de la Central Drug Standard Control Organization (CDSCO)… autant de contraintes à l’entrée du territoire qui peuvent freiner l’enthousiasme des entreprises en prospection. « Ces barrières sont effectivement pénalisantes, mais elles sont portées en grande partie par l’importateur-distributeur, rassure Kamala Govindarajan. D’où l’intérêt de trouver un partenaire de confiance pour effectuer ce travail ». Une fois la frontière passée, le produit est ensuite disponible sur l’intégralité du territoire indien, et trouve même un accès facilité en réexport vers l’Afrique, l’Asie du Sud et le Moyen Orient (une opportunité pour les entreprises implantées ou les partenaires d’acteurs indiens).
« La culture business du sous-continent indien progresse à très grande vitesse, ajoute Kamala Govindarajan. Les lenteurs administratives et le côté unmanageable si souvent dénoncés au début des années 2000 relèvent aujourd’hui davantage du stéréotype. C’est un marché qui prend un peu de temps mais qui présente une maturité business suffisante pour accélérer des courants d’affaires ». Ainsi en est-il à Hyderabad (pôle pharmaceutique), à Bangalore (pôle medtech et biotech) ou plus globalement à Delhi et Bombay, où des processus modernes à la pointe de la technologie sont expérimentés au cœur des entreprises locales.
Les French Healthcare Days India
Pour faire découvrir la diversité de ce tissu indien, l’équipe de Business France Inde organise du 23 au 26 novembre 2026 les French Healthcare Days India : un événement de haut niveau inclus dans le programme de l’Année Franco-Indienne de l’Innovation qui fera intervenir de grands donneurs d’ordre et prescripteurs du marché indien (ex : Manipal, Apollo, l’émirati Aster Hospitals, mais aussi les fédérations professionnelles indiennes et le ministère de la Santé). « L’objectif est de permettre aux participants d’échanger en direct avec ces acteurs majeurs, mais aussi de voir concrètement leurs offres à travers des visites d’usines ou la participation au salon CPHI, détaille Kamala Govindarajan. La mission se déroule à Bombay et Delhi mais des temps plus flexibles sont prévus pour permettre à ceux qui le souhaitent de voyager vers un autre pôle d’intérêt du pays ».
Kamala Govindarajan le confirme : « l’ambition est forte pour cet événement, à la hauteur du potentiel du marché ». Elle espère ainsi interpeler les entreprises françaises qui ignoreraient encore l’accélération impressionnante du marché et l’affolement des chiffres : de 400 milliards de dollars en 2025, le marché de la santé indienne devrait se hisser à 600 milliards en 2030. « Le nombre de patients, l’accroissement des hôpitaux, la recherche de qualité, la couverture des soins, la maturité technologique, le tourisme médical… tout cela doit convaincre les entreprises françaises du secteur qu’il y a en Inde un relais de croissance important pour leurs activités », conclut-elle.