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Si les exportations alimentaires françaises ont atteint 55 milliards d'euros en 2025 (un bond de 42 % depuis 2020), cette croissance masque une réalité plus fragile : sur le marché européen, notre premier débouché, la France cède du terrain face à des concurrents plus offensifs. Comprendre les ressorts de ce décrochage relatif et identifier les leviers pour y répondre constitue aujourd'hui un impératif stratégique pour les entreprises alimentaires françaises. 

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I. L'importance du marché européen dans un contexte international sous tension 

En 2025, de nombreux marchés hors UE, clients historiques de la France, s’inscrivent dans une dynamique défavorable aux exportations alimentaires tricolores, entre renforcement de barrières tarifaires et non-tarifaires et fortes incertitudes sur certains marchés – notamment liées aux tensions géopolitiques. Les données globales illustrent cette tendance : la part des pays tiers dans les exportations alimentaires françaises a chuté de 6 points en dix ans, passant de 39,3 % en 2016 à 33,3 % en 2025, là où le marché communautaire ne fait que progresser, absorbant désormais 66,7 % de nos exportations de produits alimentaires.

Ainsi, la Chine, qui représentait encore 3,5 % de nos exportations de produits alimentaires en 2024, n'en absorbe plus que 2,2 % en 2025, soit un effondrement d’environ 35 % en un an. Aux États-Unis, premier importateur mondial de produits alimentaires, la France n'occupe plus que la 23e place comme fournisseur : un positionnement modeste sur un marché pourtant stratégique, désormais fragilisé par des tensions tarifaires dont l'issue reste incertaine et dont les effets sur nos flux commerciaux pourraient se révéler durables. Quant au Proche & Moyen-Orient, la forte progression (21 %) de nos exportations enregistrée entre 2024 et 2025 vers la zone mérite d'être lue avec prudence : ce dynamisme s'inscrit dans un environnement géopolitique et logistique profondément instable, entre conflits régionaux persistants et perturbations des routes maritimes en mer Rouge. 

L'UE : un marché sécurisant sur lequel investir aujourd'hui 

Dans ce paysage incertain, l'Union européenne s'impose comme un ancrage stratégique aux atouts structurels décisifs. Sa proximité géographique garantit en effet des chaînes d'approvisionnement résilientes, moins exposées aux ruptures, et répond aux exigences croissantes en matière de décarbonation du Pacte vert pour l’Europe, désormais incontournables pour la distribution européenne. Son cadre réglementaire harmonisé et sans friction douanière constitue par ailleurs un avantage opérationnel et financier certain, que nul autre débouché ne peut égaler à cette échelle.

Avec 449 millions de consommateurs et une demande structurellement orientée vers la qualité, la durabilité et la traçabilité, l'UE représente ainsi un gisement de croissance solvable et pérenne, d'autant plus que plusieurs marchés d'Europe centrale et orientale, dont le pouvoir d'achat progresse sensiblement (à titre d’exemple, Pologne : 22 200 SPA en 2024 Vs. 13 800 SPA en 2014 / République tchèque : 21 500 SPA en 2024 Vs. 14 800 SPA en 2014), demeurent encore largement sous-exploités par les entreprises alimentaires françaises.

II. Une position en Europe qui s'érode depuis vingt ans

L'UE, premier marché, mais une présence qui s'effrite filière par filière 

Avec 38 milliards d'euros d'exportations de produits alimentaires vers les autres pays de l’UE en 2025, soit 66,7 % de nos flux totaux, l'Union européenne constitue de loin le premier débouché alimentaire de la France. Toutefois, l’Hexagone perd du terrain sur son marché de prédilection, sa part dans les exportations intra-européennes tombant à 8,12 % en 2025 (contre 9,45 % en 2016) – soit -1,5 points en 10 ans. Ce recul profite à des concurrents plus offensifs, comme la Pologne, qui a bondi de 2,1 points dans le même laps de temps pour atteindre 7,82 %, ou comme l'Italie, qui progresse de 0,3 points à 7,82 %.

La France aggrave ainsi son retard face aux leaders – les Pays-Bas, qui dominent avec près d'un cinquième du marché, et l'Allemagne (15,34 % en 2025) – et se laisse également distancer par l'Espagne et la Belgique, qui stabilisent leur position autour de 10 % de part de marché chacune.

L'analyse par filière met en évidence un recul marqué de la France sur le marché européen pour plusieurs de ses productions emblématiques. Dans les produits laitiers, sa part de marché est ainsi tombée à 10 % (−3,7 points depuis 2016), au bénéfice notamment de l'Italie, qui progresse de 2 points pour atteindre 9,1 % en 2025. Le secteur des préparations sucrées accuse un repli similaire, à 16 % de part de marché (−3,1 points depuis 2016), l'Allemagne consolidant dans le même temps sa position de leader. Ce mouvement de recul touche également les farines, amidons et produits de pâtisserie, où la France perd 1 point depuis 2016 pour s'établir à 9,9 %, tandis que l'Italie gagne 1,3 point sur ce segment.

Plusieurs facteurs expliquent la progression des concurrents européens face aux failles structurelles françaises 

Avec un indice des prix à la production alimentaire de 123,7 points en février 2026, la France a des coûts de production nettement supérieurs à nombre de ses concurrents, la rendant peu compétitive sur les segments les moins valorisés du marché européen, là précisément où la décision d'achat des distributeurs se joue en premier lieu sur le prix. A titre de comparaison, l’indice des prix à la production alimentaire de la Pologne est de seulement 113,7 points ; ce différentiel de coûts a permis au pays de se développer sur certains produits, comme la volaille ou les œufs.

Sur le segment des produits à forte valeur ajoutée, l’Hexagone a moins su capitaliser sur son patrimoine culinaire, pourtant mondialement reconnu, que l'Italie, qui s'impose comme son principal concurrent sur ce créneau. Cette dernière, qui occupe la première place européenne en matière de productions sous labels de qualité européens (AOP, IGP, STG), a su en faire un argument marketing clé sur le marché européen : grâce à cette stratégie, elle enregistre un niveau record d'exportations alimentaires vers l'UE, en hausse de 10 % par rapport à 2024, et gagne durablement des PDM (+ 0,3 points depuis 2016). 

Au-delà de ces deux constats, l’appareil de production de l’industrie agroalimentaire française est vieillissant, impactant son coût de production, son rendement et sa capacité d’innovation comparativement à ses concurrents directs. Ainsi, la moitié des unités industrielles françaises n'a pas été modernisée depuis le début des années 2000 et la valeur ajoutée brute par hectare française est la plus faible des six grandes puissances agricoles de l'UE (environ 700 EUR / ha en 2025). A contrario, les Pays-Bas, toujours leader des exportations intra-européennes avec 18,72% de PDM en 2025, a établi une politique volontariste permettant d'investir dans l’innovation agricole et celle de l’industrie agroalimentaire. Conséquence : son parc industriel est beaucoup plus jeune et moderne que celui de la France, avec de forts taux d’automatisation, et sa valeur ajoutée brute est près de 7 fois supérieure à celle française (à environ 5 000 EUR / ha).

Ces faiblesses trouvent un écho direct dans les perceptions des acheteurs européens : une étude menée auprès de 480 importateurs européens par Skema, Kantar et Rexecode (mars 2026) révèle ainsi que le rapport qualité-prix des produits alimentaires français est perçu comme relativement faible – une perception plaçant la France au 6e rang sur le critère du rapport qualité-prix parmi les 10 principaux pays exportateurs dans le secteur agroalimentaire. Malgré cela, le savoir-faire français reste reconnu pour sa qualité et son innovation, se positionnant en 2e place sur ce facteur parmi les 10 principaux pays européens.

III. Les leviers de la reconquête 

Changer de posture : traiter l'UE comme un vrai marché étranger 

La reconquête du marché européen passe avant tout par un changement de considération : cesser de penser l'UE comme un marché « naturellement acquis », et lui consacrer la même rigueur stratégique que celle déployée sur les marchés plus lointains. Chaque pays membre a ses propres codes d'achat, ses circuits de distribution spécifiques et ses attentes consommateurs distinctes.

Adapter le discours aux nouvelles attentes européennes

Regagner des parts de marché au sein du marché communautaire suppose une refonte de la proposition de valeur des entreprises alimentaires françaises. Il s'agit d'abord de dépasser le postulat de supériorité du « Made in France » pour réinvestir la preuve factuelle de qualité. Le terroir et les signes officiels de qualité (AOP, IGP) ne doivent plus être brandis comme des emblèmes, mais comme les garants d'une traçabilité et d'une rigueur de fabrication supérieures, soutenus par une innovation produit pragmatique (formats, recettes, fonctionnalités).

La proximité géographique s'inscrit également dans cette logique : à conditions de production comparables, une origine française génère des émissions de transport inférieures à une origine lointaine, garantit une sécurité et une prévisibilité d'approvisionnement, et permet de répondre concrètement aux exigences du Pacte Vert en matière de durabilité, de traçabilité et de bilan carbone – à condition de la matérialiser par des certifications, des labels et une communication packaging adaptée.

Cibler plus finement les marchés selon leur profil

L’Europe centrale et orientale constitue la principale opportunité sous-exploitée. La Pologne, désormais 6e client de la France au total (+9,4 % en 2025), illustre la dynamique à l'œuvre : portée par une classe moyenne au pouvoir d'achat en hausse structurelle, la demande polonaise se tourne vers des produits alimentaires premium à forte image de marque, terrain sur lequel la France dispose d'atouts naturels, comme en témoigne par exemple la progression de 25,5 % des importations de chocolat français.

Pour autant, nos marchés historiques conservent un réel potentiel de croissance, comme le prouvent, en Europe du Sud, l’Espagne (+6 % sur un an, à 6,0 Mds EUR) et l’Italie (+8 %, à 5,0 Mds EUR). Le succès y repose toutefois sur un positionnement de complémentarité plutôt que sur la concurrence frontale. Toujours en Europe du Sud, la Grèce mérite également une attention particulière : son redressement économique et son dynamisme touristique, conjugués à une perception très positive de l'offre française, en font un débouché stratégique pour nos produits premium.

Sur tous ces marchés, deux conditions transversales s'imposent : moderniser l'outil industriel pour répondre aux exigences des GMS européennes, et adapter packaging, formats et appellations aux codes locaux de chaque pays cible.

SPA* : Le standard de pouvoir d'achat (SPA) est une unité monétaire artificielle qui élimine les différences de niveaux de prix entre les pays. (Insee, 2021)

Sources :

Eurostat. (2026). Données statistiques européennes. Commission européenne.

SKEMA Business School & Rexecode. (mars 2026). Qualité reconnue, prix contestés : le paradoxe de la compétitivité française.

Données douanières via Global Trade Atlas (GTA). (2026). S&P Global.