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« Quand nous avons commencé à exercer en Inde en 2014, nous avons été happés par l’ampleur des défis urbains, témoigne Brice Piechaczyk, associé et cofondateur du cabinet Enia Architectes. Dans ce pays, il faut construire vingt fois Paris tous les ans ! ».

Très engagé à l’international et installé en Inde via la création d’une filiale, son cabinet a piloté des projets d’envergure comme la préfecture de police d’Ahmedabad, le métro et la gare centrale de Nagpur ou encore une extension de l’aéroport de Pune. Sa confiance dans le développement du marché ne se dément pas, malgré les aléas rencontrés (COVID notamment) : « C’est un pays passionnant – et même « incroyable » pour reprendre un célèbre slogan ! – dont le dynamisme encourage une présence sur le long terme : massification de la construction, fabrication de l’espace démocratique, transition environnementale, développement urbain… autant de sujets clés pour notre discipline ».

Transition énergétique et écologique en Inde : le boom des infrastructures et des équipements

Une transformation accélérée

Ces facteurs de développement, l’équipe de Business France les surveille au quotidien depuis les quatre bureaux de l’agence en Inde. En dix ans, elle a vu se structurer le paysage de la ville durable dans le pays : +11,6% de croissance sur le segment de l’eau/assainissement, +5% dans le secteur du traitement des déchets, +37 millions de compteurs électriques intelligents déployés, +82% de capacité électrique installée (de 305 à 557 GW) dont 50% issue de sources non fossiles…  « La transformation du territoire indien est massive et fait appel à des expertises dont la France dispose : les partenaires indiens ont besoin d’appui technologique, de conception durable et d’innovation design. C’est un moment d’ouverture dont il faut savoir tirer parti », signale Marc Vial-Montpellier, directeur des bureaux de Bangalore et Chennai.

 

Le Forum Inde France de la Transition Écologique et Énergétique (FIFTEE 2026)

Son ambition : mobiliser l’offre française d’ingénierie (eau, déchets, mobilité, infrastructures, énergie…) autour de ce boom indien. Les 8 et 9 décembre prochains, en point d’orgue de l’année de l’Innovation France Inde, il organise avec les équipes de l’Ambassade de France et de l’AFD, le Forum Inde France de la Transition Écologique et Énergétique (FIFTEE 2026) à New Delhi. « L’objectif est de créer un espace de dialogue de haut niveau entre les entreprises françaises du secteur de la Transition et les décideurs indiens (c’est-à-dire les représentants des pouvoirs publics fédéraux et étatiques, et des opérateurs publics et privés) », explique Marc Vial-Montpellier. Une participation ministérielle française est d’ores et déjà confirmée, tout comme l’organisation d’un trophée Green Innovation Awards, au milieu des conférences et des rendez-vous d’affaires qui rythmeront les deux journées.

 En tant que financeur de nombreux projets d’infrastructures durables depuis quinze ans (une enveloppe totale de 3,5 milliards d’euros), le groupe AFD sera un partenaire de l’événement. « C’est important pour nous de comprendre l’offre française, y compris des ETI et PME, afin de mieux la mettre en avant au moment où elle répond à un besoin », explique Lise Breuil, ancienne directrice de l’AFD en Inde.

 

Des marchés catalysés par la puissance publique : eau, déchets, transports…

Son expérience en Inde lui laisse le sentiment d’un pays qui a structuré un environnement business sur les problématiques de Transition : « La plupart des marchés de ce secteur sont encore dominés par la puissance publique : c’est l’État central qui impulse des schémas nationaux, des enveloppes de subventions et des programmes d’assistance technique dans les différentes filières. Mais cela a permis de massifier la demande, de standardiser une offre et de structurer un écosystème de financement privé », explique-t-elle.

 Parmi ces marchés en pleine maturation, celui de l’eau a ainsi bénéficié de 11 milliards d’euros du gouvernement via des programmes comme le Jal Jeevan Mission (« une eau du robinet dans chaque foyer » pour 193 millions de foyers ruraux) ou le programme AMRUT 2.0 pour la modernisation des réseaux d’eau urbaine. Côté déchets et assainissement, c’est le programme Swachh Bharat, lancé dès 2014 et renouvelé deux fois, qui a permis de financer des projets (ex: des centres de traitement régionaux, en lien avec les bailleurs internationaux) et produire des normes autour de la propreté urbaine et rurale. Tandis que sur le segment Mobilités/Transports, le programme FAME a permis de formaliser des modèles contractuels standardisés pour recourir à des partenariats privés. « Cette impulsion centrale a été très puissante, relève Lise Breuil. Elle a d’ailleurs fait ses preuves sur le marché plus ancien des énergies renouvelables qui, à la suite de programmes publics ambitieux (ex: National Solar Mission, National Wind Mission), fonctionne désormais en autonomie avec des financeurs privés et des systèmes d’enchères sur la production ».

 

Le marché des énergies renouvelables, locomotive de la transition indienne

Lancé à partir de 2015 sur la promesse d’abaisser à 50% la part du fossile dans le mix énergétique d’ici 2030, le marché des énergies renouvelables s’est structuré si rapidement que l’objectif a été atteint dès 2025 : désormais la part du solaire représenterait 23% du mix et celle de l'éolien 10%, avec des perspectives d'augmentation pérenne de la base installée (+40 ou 50 GW par an sont attendus sur les prochaines années). « L'objectif du gouvernement est de couvrir l'augmentation constante de la demande en électricité indienne (évaluée à +5 ou 6% par an) par du renouvelable et d'éviter ainsi que l'explosion des besoins industriels et urbains ne s'accompagne d'un recours accru aux centrales à charbon », explique Lise Breuil.

Un potentiel de 330 milliards d'euros d'investissements est évalué entre 2023 et 2030 pour atteindre les cibles de production ENR, créant ainsi un appel d'air important sur les technologies de stockage, les équipements solaires et éoliens de nouvelle génération ou encore les réseaux intelligents. « Pour les entreprises françaises, il y a de grandes opportunités de co-investissements, voire d'investissements directs car le secteur a été libéralisé sur le segment production », note Marc Vial-Montpellier.

 

Quel impact du Make in India ?

Cette ouverture apparaît comme une exception dans un paysage indien largement marqué par le « Make in India » cher au président Narendra Modi. « En fonction des secteurs et des segments, il y a une participation locale exigée », confirme Lise Breuil. Par exemple, dans le domaine de l'eau, c'est un minimum de 20% de composants locaux qui est sollicité et les offres étrangères sont exclues pour les projets de moins de 25 millions d'euros. Idem sur la chaîne de valeur des déchets et du recyclage. « Mais les signaux politiques envoyés récemment témoignent tous d’une volonté d’ouverture aux investissements étrangers, précise Marc Vial-Montpellier. Le foreign directory s’ouvre désormais aux entreprises non établies en Inde ce qui permet aux entreprises étrangères de candidater aux offres publiques (même si le local content reste un argument clé pour emporter le marché) ».

 Une exigence de localisation qui a poussé ENIA à créer une agence indienne après plusieurs années de partenariats avec des praticiens locaux. « La création de la filiale a permis de faciliter l’accès à la commande, notre production est considérée « Make in India ». Notre équipe est indienne et nos projets sont co-conçus entre l’Inde et la France : cette coopération technique est très stimulante et apporte une réelle créativité ».

 

Des défis administratifs réels

Car, même s’il vante l’extraordinaire émulation que permet cette implantation, Brice Piechczyk ne peut occulter les difficultés administratives rencontrées : « La superposition administrative ralentit les décisions et certaines exigences semblent pesantes. Par exemple, nous n’avons pas pu choisir le nom de notre structure : nous avons dû proposer quatre noms et c’est l’administration qui a eu le dernier mot ». Conséquence : Enia Architectes a choisi de dédier une personne au suivi des actes administratifs, que ce soit pour le fonctionnement de la filiale ou pour les projets eux-mêmes. Pour autant, « les hauts fonctionnaires indiens sont de haut niveau, ce qui permet un échange riche sur les projets publics. Et il faut reconnaître qu’une fois la décision prise, les projets se mettent en mouvement rapidement, quelque fois plus qu’en Europe ».

 

Anticiper la trésorerie

En dix ans, le cabinet a dû livrer des projets ambitieux sur des délais record, en ajustant la taille des équipes et en recourant à des sous-traitants. « On a l’impression de participer à l’équipement d’une nation en infrastructures, s’enthousiasme-t-il. Mais, pour accompagner tout cela, il nous a semblé plus pertinent de rester petits et agiles ». Car un enjeu structurel réside dans la trésorerie souvent contrainte des projets menés en Inde : honoraires bien plus faibles qu’en Europe (un rapport de 1 à 8), délais de paiements importants et insécurité contractuelle réelle. « La culture des affaires n’est pas la même, confirme Brice Piechaczyk. Il faut anticiper la possibilité que les contrats ne soient pas honorés et s’équiper en assurances et en trésorerie provisionnelle. Contrairement au rythme observé chez le voisin chinois, les honoraires de prestation intellectuelle n’augmentent pas beaucoup ; ce qui implique d’ajuster sa stratégie au temps long du développement du marché ».

 

Des différences notables d’approche sur l’environnement

Pour les années qui viennent, ENIA envisage de se déployer vers des donneurs d’ordre privés, en sus des projets publics. Avec la conviction que l’étiquette française est un argument de vente : « Je n’avais pas conscience, avant d’atterrir en Inde, que la France avait autant la cote, s’amuse-t-il. D’un point de vue architectural, les Indiens apprécient notre vision multidimensionnelle de l’espace public et l’approche scientifique que nous proposons pour objectiver la proposition créative ».

Car les enjeux ne sont pas abordés de la même façon en Inde et en Europe, notamment en matière d’environnement. « En Europe, on parle bilan carbone (temps long) ; en Inde, on parle pollution (urgence sanitaire), résume Brice Piechaczyk. Et compte tenu des enjeux urbains, la densité est au cœur des réflexions ». Une approche environnementale également pointée par Lise Breuil : « L’enjeu environnemental est envisagé sous l’angle du collectif : il s’agit d’économiser la ressource en optimisant son usage pour un maximum d’individus. Contrairement à la Chine qui a d’abord réalisé sa croissance avant de décarboner, l’Inde doit faire les deux en même temps : elle vise un statut de pays développé d’ici 2047, ce qui implique probablement plus de voitures, plus de climatisation, etc. L’effort de transition porte donc sur la compensation de la croissance avec du décarboné », explique-t-elle.

 

Des opportunités sur les segments Eaux, Déchets, Ville Durable

L’explosion de l’urbanisation (54 % d’urbains en 2036 contre 37 % en 2025) accélère alors la demande en équipements : dans le secteur de l’eau, les projets d’extensions de réseaux, de poses de compteurs, de stations d’épuration ou d’usines de dessalement se multiplient, tandis que, côté déchets et recyclage, ce sont les filières de collecte, de tri et de valorisation énergétique qui se mettent en place au niveau local (par exemple, l’État du Maharastra viserait 80 % de taux de recyclage urbain d’ici 2030). « Pour les entreprises françaises, cela correspond à des opportunités certaines sur les segments smart water, technologies de traitement ou équipements de tri et de valorisation énergétique », souligne Marc Vial-Montpellier. Même si ces filières restent encore confrontées à des freins sur la rentabilité des projets et la disponibilité du foncier, le rythme rapide de développement des infrastructures et la pression réglementaire accrue sur ces sujets constituent de réels accélérateurs.

 

Lors de l’événement du 8-9 décembre, l’objectif est d’ailleurs de mettre l’accent sur la diversité des secteurs représentés : Énergies renouvelables, Eau, Environnement, Villes durables, Économie circulaire, Résilience climatique ou encore Hydrogène (un marché naissant mais très mobilisé sur la partie hydrogène vert). « Nous souhaitons valoriser les projets d’exportation déjà établis en Inde sur ces sujets, tout en soulignant la diversité des schémas choisis, explique Marc Vial-Montpellier. Certains trouvent des partenaires sous des formats de licence, d’autres exportent de la franchise (matériel et savoir-faire), il y a une multitude de portes qui s’ouvrent pour intégrer ce marché… ».

En coulisses, les discussions se poursuivent concernant la signature de l’accord de libre-échange entre l’Inde et l’Union Européenne, possiblement avant la fin de l’année 2026. Un signal supplémentaire du resserrement des liens entre les deux marchés qui, sur l’enjeu de la transition environnementale, présentent un véritable appétit à collaborer.