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Être contactéLe ministre de la Défense a récemment salué l’avance de la Wallonie dans ce domaine, soulignant l’expertise de ses ingénieurs et la qualité de ses entreprises. Le député européen Elio Di Rupo a quant à lui évoqué 18 000 emplois directs liés à la Défense, et près de 50 000 indirects, illustrant le poids économique du secteur.
Parmi les acteurs clés, FN Herstal adapte sa stratégie à la nouvelle dynamique politique. Son directeur, Julien Compère, rappelle que l’Europe a longtemps négligé l’importance d’une industrie de Défense autonome. Selon Alain De Nève, chercheur au Centre d’études de sécurité et Défense, la force de la Belgique réside dans ses technologies de niche, souvent développées par des PME, qui s’intègrent dans des programmes plus vastes portés par de grands groupes.
Un exemple frappant : des entreprises spécialisées dans l’optique spatiale peuvent, avec un cadre de coopération et des investissements ciblés, adapter leurs technologies à des usages militaires comme la détection de missiles. La ministre Vanessa Matz plaide d’ailleurs pour une meilleure intégration des technologies spatiales dans les capacités de Défense.
Ces technologies duales, civiles et militaires, peuvent être adaptées selon les besoins exprimés par les forces armées. En matière de munitions, systèmes de tir ou tourelles, l’industrie wallonne est bien positionnée, selon De Nève. Toutefois, Yannick Quéau, directeur du Grip, nuance cette vision : si la Wallonie possède des compétences reconnues, elle reste sur des positions de niche, souvent concurrencées par d’autres pays européens.
La FN Herstal, par exemple, n’est pas seule sur le marché des fusils d’assaut. Des fabricants en Croatie, Pologne, Suède ou Italie proposent des produits similaires. Pour Quéau, la pluralité de l’offre internationale pousse même certains pays, comme les États-Unis, à s’approvisionner à l’étranger, tant que la production reste sur leur territoire.
Aujourd’hui, près de deux tiers de la production belge sont exportés, selon Agoria. En cas de menace concrète, cette capacité pourrait-elle être réorientée pour défendre le continent ? Oui, mais cela nécessiterait une coopération européenne renforcée, ce qui reste un défi. L’Europe peine à mutualiser ses moyens, notamment par crainte de perdre une part de souveraineté nationale.
Vers un réinvestissement stratégique
Le cadre européen permet désormais aux États membres de dépasser la règle des 3% de déficit pour financer la Défense. En Belgique, le ministre de la Défense promet d’atteindre 2% du PIB d’investissement d’ici juin, contre 1,3% actuellement, pour se conformer aux exigences de l’OTAN.
Mais ce réinvestissement ne signifie pas que la Défense a été totalement délaissée. Comme le souligne Quéau, le pourcentage du PIB ne reflète pas toujours la réalité des moyens alloués. La richesse produite en Europe ayant augmenté, certains pays parviennent à investir davantage sans compromettre leur économie.
En conclusion, l’industrie belge de la Défense dispose de compétences solides, notamment en Wallonie, mais reste dépendante d’une coopération européenne efficace pour répondre aux défis futurs. Le réarmement du continent pourrait être une opportunité pour renforcer ces capacités, à condition de surmonter les obstacles politiques et stratégiques.
Les armées européennes : bien équipées mais prudentes face aux enjeux du réarmement
Selon Yannick Quéau, directeur du Grip, les armées européennes disposent d’un équipement de très haut niveau. Elles sont même les mieux dotées au monde après les États-Unis, notamment en matière de chars, d’avions de combat et de technologies avancées. En termes de qualité technologique, l’Europe de l’Ouest surpasse même la Russie.
Une vigilance affaiblie au fil des décennies
Pour Quéau et Alain De Nève, chercheur au Centre d’études de sécurité et Défense, l’Europe a su maintenir ses capacités opérationnelles, mais a baissé la garde. À la fin des années 1990, la croyance dominante était que les conflits futurs ne seraient plus conventionnels ni d’envergure sur le sol européen. Cette vision a conduit à une réduction progressive des budgets de Défense, nécessitant aujourd’hui des mesures correctives.
Réinvestir, mais avec discernement
Les deux experts appellent à une grande prudence dans la relance des investissements militaires, sur plusieurs plans :
Diplomatique : Toute réorientation industrielle doit être négociée avec soin pour préserver les relations internationales et la réputation des entreprises belges à l’export. Une mauvaise gestion pourrait nuire à leur image de fournisseurs fiables.
Stratégique : Il est essentiel de ne pas sacrifier les investissements en recherche et innovation au profit de l’urgence. Ces efforts nourriront les technologies de demain et permettront à l’Europe de rester compétitive dans les dix prochaines années.
Sociétal : Les dépenses militaires accrues peuvent générer des tensions budgétaires et alimenter l’inflation. Cela pourrait provoquer des frustrations dans la population, notamment si d’autres services publics sont perçus comme négligés, favorisant ainsi la montée des populismes et la défiance envers les institutions, comme on l’observe en Hongrie.
Attention à la dépendance américaine
Quéau met en garde contre une précipitation industrielle qui profiterait avant tout à l’industrie américaine, déjà bien positionnée pour répondre rapidement aux besoins européens. Si les États européens se contentent d’acheter des équipements "clés en main", ils risquent de manquer l’opportunité de renforcer leur propre base industrielle.
Il appelle donc à une planification rigoureuse, une coordination entre États membres et une réflexion stratégique sur la manière de produire en Europe ce dont elle a besoin, dans un contexte de désengagement progressif des États-Unis.